Ce dimanche, les électeurs se rendent aux urnes en Hongrie pour les élections législatives. Pour la première fois depuis seize ans, une alternance politique apparaît possible.
Cependant, ce scrutin est entaché par des témoignages accusant le Fidesz, le parti de Viktor Orbán, de pratiques d’achat de voix.
Dans les rues de Budapest, en ce lundi de Pâques, les affiches électorales dominent largement les devantures fermées. Attablé dans un kebab, Miklós Ligeti, directeur juridique de Transparency International Hungary, observe une situation politique qu’il juge préoccupante. Ancien membre du ministère de la Justice, il a quitté ses fonctions en 2012, lassé d’un système qu’il estime s’être profondément transformé.
Au fil des années, le pouvoir de Viktor Orbán s’est renforcé, avec une concentration des médias, des libertés civiques restreintes et un processus électoral critiqué. Pourtant, le scrutin de ce dimanche pourrait marquer un tournant historique après seize ans de pouvoir, avec une possible victoire de son opposant de centre-droit, Péter Magyar.
Lors des précédentes élections, l’OSCE avait jugé le vote « libre mais non équitable ». Pour Miklós Ligeti, le constat est plus sévère : selon lui, la Hongrie ne peut plus être considérée comme une démocratie au sens des standards occidentaux.
De la « farine et du sucre » contre un vote Fidesz
L’achat de voix en est l’un des exemples les criants. Le gouvernement est accusé de rémunérer ou menacer des électeurs en échange de leur vote. Lazos Farkas, 31 ans, vit dans une petite ville du nord-est de Budapest majoritairement rom, une population particulièrement visée par ces méthodes. « Oui, j’ai déjà vu ça, nous confie-t-il sans détour. Les gens reçoivent 10.000 forints [environ 26 euros] contre un bulletin. » A ses côtés, Dora Lakatos, confirme : « Parfois, c’est même de la nourriture. De la farine, du sucre… Je l’ai constaté dans mon village [à l’ouest de Budapest], mais les gens ont peur d’en parler ouvertement. »
Pour s’assurer que les votes iront bien à Fidesz, certains électeurs victimes de ces méthodes sollicitent l’aide d’un « assistant » dans l’isoloir, en invoquant un illettrisme réel ou supposé. Cette pratique de « vote assisté » ne date pas de Viktor Orbán, assure Miklós Ligeti, mais elle est devenue massive dans les campagnes hongroises. D’après le documentaire Le Prix d’un vote, coréalisé par Áron Tímár, fondateur de l’association citoyenne De ! Akcióközösség et Ádám Tompos, journaliste, Fidesz aurait ainsi sécurisé entre 200.000 et 300.000 des 3 millions de voix obtenues aux élections de 2022. Un organisateur local du système, interrogé dans le documentaire, assure qu’en 2026, « ce sera le double ».
Une bonne santé contre un « bon » vote
Pour Miklós Ligeti, ce que le documentaire décrit n’est pas simplement une fraude électorale, mais aussi le dévoilement d’un système qu’il qualifie de « féodal ». Dans de nombreux villages, la vie quotidienne dépend de quelques figures locales (député, maire ou médecin généraliste) qui influencent l’accès aux emplois, aux aides sociales ou à des ressources essentielles comme le bois de chauffage.
Le documentaire illustre ce système avec le village de Nyírbogát, dans le nord-est du pays, où la médecin généraliste est également maire, et son mari pharmacien. Ensemble, ils contrôlent entièrement l’accès aux soins de milliers d’habitants. « Si vous n’êtes pas du « bon » côté et que votre enfant est malade… », souffle Miklós Ligeti, sans finir sa phrase.
De la même façon, « il existe un programme étatique d’emplois auquel appartiennent de nombreux Roms dans les campagnes. Dans les communes dirigées par le Fidesz, la rumeur veut que ceux qui ne votent pas pour le parti seront exclus du programme et perdront leur emploi dont ils dépendent », explique Judit Ignácz, membre du Centre européen pour les droits des populations rom.
Sextape et redécoupage électoral
Contactés par les réalisateurs du documentaire, les maires locaux et autorités compétentes n’ont pas souhaité s’exprimer. Le gouvernement, lui, a qualifié le film, vu 2,1 millions de fois dans un pays de moins 10 millions d’habitants, de « campagne de désinformation à financement étranger ». Une réponse intéressante, alors que la propagande de Fidesz recouvre littéralement l’ensemble du pays, y compris les réseaux sociaux, inondés de contenus favorables à Viktor Orbán et générés par intelligence artificielle.
En matière de campagne, tous les coups semblent permis. En février, des images d’une chambre d’hôtel ont circulé dans les messageries privées de journalistes hongrois, accompagnées de menaces de diffusion d’une supposée sextape impliquant Péter Magyar. Plus inquiétant encore, le Washington Post a révélé que des membres du renseignement extérieur russe avait envisagé de mettre en scène une tentative d’assassinat de Viktor Orbán afin de galvaniser son électorat.
Pour mettre toutes les chances de son côté, Fidesz a également redessiné les circonscriptions. Depuis 2010 et l’arrivée au pouvoir de Viktor Orbán, celles qui sont favorables au parti d’extrême droite pèsent plus lourd. Grâce à ce découpage électoral, Fidesz a obtenu les deux tiers des sièges, avec seulement 54 % des voix en 2022. Malgré ces abus démocratiques, les rues de Budapest restent chargées d’optimisme. Car « ce qui est nouveau cette fois, c’est que le jeu est ouvert, explique Miklós Ligeti. Et ça, en soi, c’est déjà une victoire ».