
L’enjeu des deux prochaines semaines de cessez-le-feu est crucial: un contrôle durable d’Ormuz par les Iraniens pourrait marquer une bascule géopolitique majeure. Si les États-Unis envoient le signal qu’ils ne peuvent plus garantir la sécurité d’un détroit par lequel transite un cinquième de l’approvisionnement énergétique mondial, cela renforcerait mécaniquement la puissance régionale de Téhéran.
Avec le cessez-le feu de deux semaines, l’Iran revendique sa victoire. Téhéran s’appuie sur une équation simple, qui structurait le monde depuis des décennies: les pays du Golfe produisent. Les marchés fixent les prix. Et les États-Unis sécurisent les routes maritimes.
Ce modèle, au cœur de la mondialisation, est aujourd’hui sérieusement remis en cause. Pour la première fois, le flux vital que représente Ormuz n’est plus garanti.
C’est la confiance dans une fonction essentielle de la puissance américaine, la sécurité maritime, qui s’est érodée en seulement six semaines.
Les navires n’osent plus passer
Quarante jours durant lesquels le trafic maritime a chuté de 90%. Ce n’est pas tant que les navires ne peuvent pas passer. C’est qu’ils n’osent plus.
Et si le cessez-le-feu de deux semaines laisse entrevoir une éclaircie, les garanties restent insuffisantes pour un retour à la normale. Les négociations qui débutent entre Américains et Iraniens à Islamabad marquent peut-être la fin d’un ordre énergétique vieux de cinquante ans.
Tout l’enjeu est de savoir si l’Iran contrôlera durablement Ormuz. Dans les faits, en six semaines, Téhéran a démontré qu’il était capable de bloquer le détroit, et de percuter les chaînes d’approvisionnement mondial.
La Chine, en toile de fond du cessez-le-feu
Malgré l’accélération de sa transition énergétique, elle reste un immense consommateur de pétrole. Elle importe environ 70% de ce qu’elle consomme, dont une large part provient du Golfe.
À première vue, Pékin paraît vulnérable. En réalité, elle a sécurisé ses approvisionnements via des accords bilatéraux avec l’Iran et l’Arabie saoudite et pourrait être l’une des premières puissances à bénéficier d’une réouverture d’Ormuz.
La sécurisation du Golfe est une question vitale pour Pékin.
Aujourd’hui, un conteneur sur cinq dans le monde transite sur l’axe Chine–Europe, le plus souvent via Bab el-Mandeb et le canal de Suez.
Cela représente 12.000 navires par an et 700 millions de tonnes de marchandises reliant les ports chinois à Rotterdam, Anvers ou Le Havre.
Une crise durable à Ormuz se propagerait mécaniquement à la mer Rouge et gripperait cette artère essentielle du commerce mondial, au cœur des économies chinoise et européenne.
Pékin avance ses pions diplomatiques
Ce qui explique l’intense activité diplomatique chinoise de ces dernières semaines.
En coulisses, Pékin revendique 26 appels téléphoniques avec l’Iran, Israël, la Russie et les États du Golfe. Sur le plan diplomatique, la Chine se positionne à la fois comme client clé du Golfe, partenaire stratégique de l’Iran et, in fine, comme médiateur naturel.
À l’arrivée, elle peut apparaître comme un pôle de stabilité face aux crises déclenchées par Donald Trump.
La bataille des récits est lancée
Forcément, les médias officiels chinois en jouent. Ils saluent une victoire de Téhéran à travers ce cessez-le-feu, comme le rapporte l’agence Xinhua :
« L’Iran a remporté une grande victoire et a contraint les États-Unis à accepter son plan en 10 points, qui comprend le passage contrôlé du détroit d’Ormuz et la nécessité de mettre fin à la guerre contre tous les éléments de l' »axe de résistance ». »
L’envolée des prix du pétrole profite clairement à Moscou. Une hausse de 10% du baril représente des milliards de recettes supplémentaires.
Washington a même desserré l’étau des sanctions sur le pétrole russe, en autorisant l’Inde à en acheter davantage, pour calmer la flambée des prix. Résultat: le conflit iranien renfloue les caisses de l’État russe, fragilisées par plus de quatre ans d’économie de guerre en Ukraine.
Vladimir Poutine voit dans ce cessez-le-feu un signal géopolitique majeur.
Il valide un discours qu’il tient depuis la conférence de Munich sur la sécurité en 2007: la fin d’un monde dominé par l’hégémonie américaine et l’avènement d’un monde multipolaire. Un monde où émergent les puissances du « Sud global »: Inde, Brésil, Arabie saoudite, Indonésie, Afrique du Sud.
Propagande et offensive idéologique
Les propagandistes russes se délectent de la situation. Comme Viktor Medvedtchouk, oligarque ukrainien proche du Kremlin, qui souffle sur les braises:
« Qui souffrira le plus de la crise qui s’annonce? La réponse est simple: l’Occident dans son ensemble. Trump, dans sa volonté de contraindre l’Iran à se soumettre aux États-Unis, a porté un coup fatal à l’hégémonie mondiale occidentale, détruisant le système qui fonctionnait après la Guerre froide. »
Ce scénario d’une crise iranienne comme catalyseur d’une bascule géopolitique de l’occident vers un axe Chine/Russie/Iran est pris très au sérieux par le professeur Robert Pape, de l’université de Chicago.
Il en est persuadé: ce cessez le feu, n’est pas une pause, mais un basculement du rapport de force. Pendant six semaines, chaque escalade à engendré des contre pressions, sur l’énergie, le commerce, et les alliés.
Si le contrôle iranien d’Ormuz persiste, c’est l’ordre mondial qui pourrait vaciller, au détriment des États-Unis.
Si l’incertitude persiste, le risque c’est que les pays du Golfe s’adaptent et pivotent vers l’acteur capable d’assurer leurs exportations, c’est-à-dire l’Iran.
Le scénario avancé est vertigineux:
- l’Iran contrôlerait environ 20% du pétrole mondial,
- la Russie en produit et en contrôle déjà environ 11%,
- et la Chine en absorberait une large part.
Autrement dit: un bloc capable de priver l’Occident de près de 30% de l’offre mondiale.
Une bascule géopolitique
Pour Robert Pape, les conséquences seraient brutales :
« Un tel scénario provoquerait un déclin brutal de la puissance des Etats Unis et de l’Europe, et un basculement mondial vers la Chine, la Russie et l’Iran. »
Cela marquerait l’accélération d’un mouvement déjà en cours et immortalisé début septembre par une photographie à Tianjin, en Chine, lors d’un sommet où plusieurs dirigeants du « Sud global » se sont affichés autour de Xi Jinping.
Le chercheur est catégorique sur ce point: si le controle d’Ormuz se négocie, alors l’Iran gagnera en influence régionale voir mondiale, et l’ordre du monde risque d’être bouleversé durablement.Peut-être même de manière irréversible.