De nombreuses publications sur les réseaux sociaux affirment que l’exposition au soleil pourrait prolonger l’espérance de vie. Mais les deux études sur lesquelles elles s’appuient comportent de nombreux biais qui entachent cette conclusion alléchante
Le soleil, votre meilleur allié ? L’interview d’un pneumologue clinicien de l’université de Californie à Riverside, Roger Seheult, diffusée fin mars dans le podcast « DOAC », et partagée dans de nombreuses publications sur X et Instagram, a remis sur la table deux études, l’une suédoise, l’autre britannique. Celles-ci portent sur les effets bénéfiques du soleil, et viendraient, selon plusieurs internautes, contredire le consensus scientifique autour des dangers liés à une surexposition au soleil, et notamment les risques de mortalité liés notamment aux cancers de la peau.

« Le plus choquant ? Les personnes qui évitaient le soleil présentaient un taux de mortalité global environ deux fois supérieur », est-il même affirmé dans un post, qui suggère également que les « gros fumeurs » qui s’exposeraient « beaucoup au soleil » auraient un taux de mortalité similaire à celui des non-fumeurs… Une bien jolie histoire. Sauf que la vérité est en réalité bien plus nuancée.
FAKE OFF
« Les résultats de ces deux études, qui suggèrent que l’exposition au soleil permet de réduire la mortalité toutes causes confondues, ont été repris par des gens qui ont oublié tout le contexte autour », analyse pour 20 Minutes le Pr Claude Linassier, oncologue et directeur du pôle prévention, organisation et parcours de soins à l’Institut national du cancer (Inca).
Un biais méthodologique problématique
Dans l’étude suédoise de 2014, le soignant pointe du doigt un biais méthodologique important. « Leurs auteurs ont comparé des populations qui ont des habitudes de vie différentes – exposition au soleil ou non –, sans distinguer les causes de mortalité ! Or, certaines personnes sont peut-être décédées de maladies cardiovasculaires, peut-être parce qu’elles fumaient plus, ou bien de problèmes liés à l’alimentation, par exemple. Ce n’est donc pas du tout représentatif », détaille-t-il.
La seconde étude de 2024 menée par une équipe de chercheurs britanniques, et qui cite elle-même l’étude suédoise de 2014, porte, elle, plus précisément sur les bienfaits de la vitamine D produite par le corps humain grâce aux rayons ultraviolets du soleil. Selon leurs auteurs, c’est elle qui serait à l’origine d’une mortalité moins importante dans un groupe de population donné. Or, elle comporte elle aussi, selon le soignant, de nombreux biais.

« Lorsque l’on teste directement de la vitamine D sur des cellules, on peut effectivement observer certaines propriétés, car il s’agit d’un agent différenciant. Par exemple, sur des cellules cancéreuses, la vitamine D va leur permettre de se diviser un peu moins rapidement, comme des cellules normales. Mais on parle ici de doses considérables. Bien loin des doses physiologiques générées par une exposition solaire ou par une supplémentation. »
Pas de surmortalité lors de carences en vitamine D
Et si, sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes affirment que « la lumière du soleil prolonge la vie grâce à la vitamine D », il s’agit, là encore, d’un raccourci malheureux. « Ces personnes utilisent une partie seulement de la littérature existante, celle qui est méthodologiquement faible, pour l’extraire de son contexte. Et puis, ils vont « oublier » de citer tous les essais qui ont montré le contraire. »
Pourtant, des études sérieuses qui ont donné lieu, par la suite, à un véritable consensus scientifique, il en existe beaucoup. « On peut notamment s’appuyer sur des essais [publiés en 2007, 2019 et 2023], dans lesquels ont été comparés un groupe de personnes avec un apport en vitamine D et un autre sans. Ils ont tous conclu qu’il n’y avait absolument aucune différence de mortalité entre les deux groupes », rappelle le Claude Linassier.
80 % des cancers de la peau liés à l’exposition au soleil
Enfin, selon le soignant, la principale faiblesse de ces deux études est l’absence de randomisation, soit le fait de répartir au hasard les participants dans les différents groupes étudiés. Dans ces deux études, les populations ont été réparties en fonction de leurs habitudes : ceux qui s’exposaient au soleil et produisaient plus de vitamine D d’un côté, et ceux choisissaient de s’en prémunir, de l’autre. Une méthode qui augmente les possibles biais.

« De la même manière, on ne pourrait pas comparer un groupe de personnes qui mange un fruit tous les matins, à un autre qui n’en mange pas, et ensuite conclure que c’est finalement le fait de manger un fruit tous les matins qui protège. Il existe une multitude d’autres facteurs qui vont intervenir dans les chances de survie », ironise Claude Linassier qui rappelle qu’aujourd’hui, environ 100.000 personnes par an développent des cancers de la peau, dont 80 % sont liés à l’exposition excessive au soleil.
« Mais il faut savoir garder une juste mesure, conclut-il. L’exposition au soleil doit être raisonnée : entre cinq et trente minutes par jour selon la carnation de la peau. Et il ne faut pas oublier qu’il y a les effets bénéfiques reconnus de la vitamine D. »