L’onde de choc a largement dépassé le Haut-Rhin. L’affaire de la séquestration d’un jeune garçon, retrouvé nu et dénutri, lundi 6 avril, après être resté de longs mois dans une camionnette sur la commune de Hagenbach et ses environs, a fait grand bruit. Mercredi 15 avril, le procureur de la République de Mulhouse, Nicolas Heitz, qui avait lui-même révélé l’information, a donné plus de détails sur le calvaire vécu par cet enfant de 9 ans, enfermé par son père depuis l’automne 2024 jusqu’à sa découverte par les gendarmes. Retour sur cet enfer qui aura duré près de deux ans.
Dans quel état était la victime au moment de sa découverte ?
C’est à 21h05, lundi 6 avril, qu’une habitante d’Hagenbach a appelé les gendarmes en leur disant avoir entendu ce qu’elle avait identifié comme des « bruits d’enfant »
en provenance d’une camionnette garée dans une cour privée commune à plusieurs habitations.
Rendus sur place vers 21h30, les militaires de la brigade de Dannemarie ont toqué à plusieurs reprises sur la carrosserie de la voiture sans obtenir de réponse. Ils ont ensuite pris attache avec le propriétaire du véhicule afin qu’il le leur ouvre. Le quadragénaire leur a alors expliqué qu’il ne pouvait le faire car le système de verrouillage était défaillant. Vers 22h, les gendarmes sont finalement parvenus à ouvrir la porte latérale du Renault Trafic.
À l’intérieur, ils y ont découvert « un enfant en position fœtale sur un monticule de déchets » et « porteur d’une simple couverture ». La victime a été immédiatement prise en charge par les secours puis hospitalisée. Son père âgé de 43 ans, propriétaire de la voiture, a lui été placé en garde à vue tandis qu’une enquête a été ouverte du chef de « séquestration aggravée » notamment.
Les premières investigations, menées avec le renfort de la brigade de recherche d’Altkirch, ont permis d’établir que l’homme vivait au premier étage de l’immeuble, situé devant le parking où était stationnée sa camionnette. Il partageait le logement avec sa fille, la sœur aînée du petit garçon, âgée de 12 ans, sa nouvelle compagne de 37 ans et la fille de cette dernière, âgée de 10 ans.
Incapacité à marcher, carence d’hygiène, maigreur…
Le médecin légiste qui a ausculté le garçon de 9 ans, mardi 7 avril, au lendemain de sa découverte, a relevé que l’enfant avait « une attitude recroquevillée avec position spontanée : genoux repliés contre le tronc »
. Au spécialiste, le mineur a expliqué « ne pas pouvoir déplier les membres inférieurs ni se mettre debout ou même marcher ».
« Une carence d’hygiène importante, un petit poids et une petite taille pour l’âge et l’absence de lésion traumatique d’allure récente, mais aussi l’absence de lésion traumatique au niveau génital ou anal »
, ont été relevés également par le professionnel de santé, qui n’a pas pu déterminer pour l’heure d’incapacité totale de travail.
Ce qu’il a raconté aux enquêtrices
Le procureur de la République a précisé ce jour que le garçon, qui a eu 9 ans en mars 2026, avait été entendu par deux enquêtrices spécialisées, à qui il a dit que c’était « une très très longue histoire ».
Dès ses premières déclarations, il a expliqué que c’est sa belle-mère qui voulait qu’il soit interné dans un hôpital psychiatrique, car elle estimait qu’il avait des problèmes de cet ordre. Il la considérait comme « sa pire ennemie »
et la qualifiait de « méchante »
. « Vu que mon père n’avait pas envie que je finisse dans un hôpital, il a dû me mettre dans la camionnette »,
a livré la jeune victime aux gendarmes, avant d’ajouter que « son père n’avait pas le choix »
et qu’« il ne voulait pas aller chez sa mère ».
« Aucun élément médical n’a étayé la réalité psychiatrique de l’enfant »,
a insisté le magistrat, précisant que l’enfant avait été scolarisé pour la dernière fois en CP pendant l’année 2023-2024 dans un établissement de Mulhouse et qu’il était alors très bon élève.
Selon le jeune garçon, son père l’avait donc enfermé dans la camionnette dès la fin du mois de septembre 2024 alors qu’il avait 7 ans. Depuis cette date, son aînée lui apportait de l’eau – froide en été et chaude en hiver – et de la nourriture deux fois par jour, en général des aliments froids. Pour s’habiller, il avait un « baluchon de vêtements »
. Il devait par ailleurs uriner dans des bouteilles vides. Son père vidait souvent les déchets du véhicule mais ne lui « lavait plus les vêtements »
, le laissant notamment « sans pyjama »
. Il dormait sur un matelas et n’avait plus de brosse à dents.
Il a également précisé avoir pris sa dernière douche à la fin de l’année 2024 et avoir pu rentrer dans l’appartement familial pour la dernière fois à l’été 2025, alors que la famille était en vacances.
Les voisins n’ont « rien vu » mais certains ont « entendu »

C’est en mars 2024 que cette famille recomposée s’était installée à Hagenbach. Au propriétaire de l’appartement qu’ils louaient, le père de famille et sa compagne avaient déclaré à l’époque qu’ils avaient trois enfants.
Tous les voisins du couple ont été entendus par les gendarmes. La grande majorité leur a déclaré que le petit garçon avait « disparu du jour au lendemain ».
S’en sont-ils inquiétés pour autant ? Pas vraiment, malgré certains détails troublants. Certains ont ainsi indiqué avoir entendu du bruit en provenance du domicile du couple alors qu’il était absent, mais n’avoir rien fait. La voisine qui a alerté les gendarmes, le 6 avril, a même confié avoir déjà soupçonné la présence d’un enfant dans le véhicule, sans n’avoir alerté personne pour autant.
Sur d’autres bruits préoccupants, les habitants de l’immeuble ont dit avoir souvent entendu des « disputes »
, ou des cris de la mère trentenaire sur les enfants. Une ancienne voisine a assuré par ailleurs avoir entendu la belle-mère de la victime dire à son compagnon : « Si tu ne fais rien, c’est moi qui vais placer ce gosse car il est intenable. Je n’en peux plus. »
Une autre a également confié avoir entendu des disputes entre la belle-mère et le garçon en entendant « qu’elle en avait marre de ce gamin ».
Un autre couple de voisins a également raconté avoir vu le petit garçon « en juin 2025, le soir, seul dans la camionnette »
. Ils sont alors allés voir son père pour le questionner. Ce dernier leur aurait répondu que « le petit était en attente de placement ».
Plusieurs voisins avaient également vu le père de famille faire des allers-retours le soir dans son utilitaire, mais ne se sont pas plus posé de questions.
Pourquoi les autres membres de la famille n’ont-ils rien vu ?
Comment est-il alors imaginable qu’aucun autre membre de la famille ne se soit inquiété de la disparition du petit garçon ? « Les grands-parents paternels ne voyaient plus leur petit-fils et ne l’avaient pas eu au téléphone depuis un certain temps, si ce n’est qu’ils l’avaient eu au téléphone pour son anniversaire, en mars 2026 »,
a informé le magistrat, laissant supposer que la victime ne leur avait jamais parlé de son triste sort. Au sujet de leur petit-fils, ces personnes âgées ont parlé d’un enfant « dur », « qui faisait des crises »
, et qui aurait « mal vécu la séparation de ses parents et l’hospitalisation de sa mère ».
Quant à l’entourage du couple, il pensait que l’enfant avait été placé en foyer ou en hôpital psychiatrique. Selon l’une des personnes entendues, le père était « vague »
sur ce sujet devenu « conflictuel ».
Entendue le 7 avril, la mère de la victime a dit avoir rencontré le père de ses enfants en 2010, et avoir eu ensuite une fille en 2013 et leur garçon en 2017. Elle a également fait savoir qu’elle avait été hospitalisée en psychiatrie entre mai 2022 et janvier 2024, ajoutant que le couple s’était définitivement séparé en octobre 2022.
En octobre 2024, elle avait saisi le juge aux affaires familiales d’une demande au sujet de l’organisation des modalités d’exercice de l’autorité parentale. « Par jugement du 22 mai 2025, le juge des enfants a constaté que l’autorité parentale est exercée conjointement par les deux parents et a fixé la résidence principale des enfants au domicile du père »
, a expliqué le procureur. La mère de famille a ensuite bénéficié d’un droit de visite d’un an, dans le cadre d’un espace de rencontre associatif en présence de professionnels. Cette femme a assuré avoir appelé en vain l’association pour exercer ses droits. Elle dit avoir appris par la suite que sa fille était scolarisée en 6ᵉ et su que son petit garçon n’était pas scolarisé dans l’école primaire Hagenbach. À la suite de cela, elle avait déposé plainte.
La fille de la belle-mère, âgée de 10 ans, a déclaré elle qu’elle pensait que son demi-frère était « au foyer »
car étant « violent et faisant beaucoup de crises »
. Elle a indiqué par ailleurs que « sa mère voulait savoir s’il était vraiment au foyer ».
La sœur de la victime, âgée de 12 ans, a dit qu’elle pensait que sa mère était hospitalisée à Mulhouse car « ayant des problèmes psychologiques »
et a précisé qu’elle ne voulait « pas la voir ».
Selon elle, son petit frère avait changé de comportement en arrivant à Hagenbach, « en devenant violent et en proférant des insultes, notamment contre sa belle-mère ». Elle pensait que ce dernier avait été interné à l’automne 2024, comme le lui avait dit son père, sans savoir où précisément. Elle aussi avait remarqué que son père faisait des allers-retours réguliers depuis l’appartement vers son utilitaire, mais elle n’y avait pas prêté plus d’attention. Au domicile, le petit garçon n’avait plus de chambre et ses jouets étaient rangés dans des cartons.
Il voulait « protéger son fils de sa belle-mère »
En garde à vue, le père de famille a reconnu les faits de « séquestration aggravée » et de « privation de soins ». Cet électricien salarié a soutenu avoir enfermé son fils dans son utilitaire de fonction, car sa nouvelle compagne ne voulait pas de lui au domicile et l’enfant refusait d’aller chez sa mère. Lui ne voulait pas que son fils « soit interné »
et « prenne des médicaments ».
Il a estimé avoir agi ainsi, à l’automne 2024, pour « protéger son fils de sa belle-mère »
et a précisé « ne pas avoir voulu de mal »
à son enfant. Pourtant, il a reconnu avoir vu l’état de santé du petit garçon se dégrader, voyant qu’il ne « pouvait plus plier les jambes »
, tout en indiquant que « son fils ne souhaitait pas être hospitalisé ».

La belle-mère du petit garçon a, elle, contesté l’intégralité des faits qui lui sont reprochés. Elle a assuré que son compagnon l’avait convaincue que le petit garçon était interné. Elle a admis avoir entendu « des bruits bizarres provenant du véhicule »
et expliqué avoir alors demandé si quelqu’un était à l’intérieur, sans obtenir de réponse. Comme à d’autres personnes, son compagnon lui avait dit que les fameux bruits venaient « des chats ou de la taule ».
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Les deux mis en cause n’ont aucun antécédent judiciaire. Le père, mis en examen pour « séquestration aggravée » et « privation de soins », a été placé lundi en détention provisoire pour un an. Il encourt jusqu’à 30 ans de réclusion criminelle. Sa compagne, mise en examen pour « non-assistance à mineur de moins de 15 ans en danger » et « non-dénonciation de mauvais traitements, privations, agressions ou atteintes sexuelles », a été placée sous contrôle judiciaire. Elle a notamment l’interdiction d’entrer en contact avec son compagnon, les trois mineurs concernés dans ce dossier, et de se rendre à Hagenbach. Elle encourt jusqu’à 7 ans de détention.
Concernant la situation de la famille, « aucun signalement »
n’est parvenu aux autorités judiciaires, a insisté le procureur. Le parquet a requis le placement des trois enfants. « La jeune victime est toujours hospitalisée à cette heure et est en sécurité »
, a-t-il conclu.